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Le 19 août 2025 marque une étape dans les efforts d’intégration économique ouest-africaine. Au poste frontalier de Sèmè-Kraké, à la frontière entre le Bénin et le Nigeria, l’Organisation du Corridor Abidjan-Lagos (OCAL) a restitué les résultats d’une consultation menée en juin sur la synchronisation des horaires d’ouverture. Cet événement, qui réunit agences étatiques, transporteurs et acteurs privés, vise à établir un fonctionnement continu 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Dans un contexte où les délais frontaliers coûtent des milliards aux économies régionales, cette initiative expose les fractures persistantes du commerce intra-africain tout en esquissant des solutions pragmatiques.
Des barrières persistantes
Le Corridor Abidjan-Lagos, long de 1 028 kilomètres, relie cinq pays – Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin et Nigeria – et constitue l’axe principal du commerce ouest-africain, transportant une part essentielle des flux de marchandises et de personnes. Créée en 2002 pour lutter contre le VIH le long des routes, l’OCAL a élargi son mandat en 2019 à la facilitation du commerce et des transports, incluant la collecte de données sur les indicateurs clés et l’observation des entraves à la libre circulation.
Malgré ces ambitions, l’intégration économique en Afrique de l’Ouest reste freinée par des infrastructures inadaptées et des procédures frontalières inefficaces. Le marché du fret routier transfrontalier africain, évalué à 10,23 milliards de dollars en 2025, pourrait atteindre 18,52 milliards d’ici 2033, mais les délais aux frontières – souvent dus à des horaires non synchronisés – augmentent les coûts de transport de 20 à 30 % et réduisent la compétitivité des biens régionaux.
Dans le cadre de la CEDEAO, qui célèbre ses 50 ans en 2025, des initiatives comme le projet Abidjan-Lagos Trade and Transport Facilitation Project (ALTTFP) de la Banque mondiale visent à réduire ces barrières portuaires et routières. À Sèmè-Kraké, point névralgique du corridor, ces enjeux se cristallisent : les flux quotidiens de marchandises y sont massifs, mais les retards chroniques pénalisent les transporteurs et les populations locales.
Une restitution pour passer à l’action
Organisée au poste frontalier même, la rencontre du 19 août 2025 s’inscrit dans une séquence d’actions initiée par un atelier régional à Lomé les 29 et 30 avril 2025, suivi d’une visite du Ministre Conseiller béninois Jacques Ayadji le 9 mai, et d’une mission de consultation en juin auprès des agences locales. L’objectif : partager les constats, recueillir des propositions et définir les étapes pour harmoniser les horaires, en vue d’un service frontalier continu.
La Secrétaire Exécutive de l’OCAL, Dr Hortense Me, a ouvert les débats en soulignant que cette harmonisation est "une condition essentielle pour fluidifier les échanges, réduire les délais et bâtir progressivement un service frontalier continu 24h/24 et 7J/7 au bénéfice de la facilitation du commerce, du transport et des populations." Ce processus, qui commence par le poste juxtaposé (PCJ) de Sèmè-Kraké, s’étendra ensuite à la partie nigériane, puis aux autres frontières comme Illakondji-Sanvikondzi au Togo, avant de couvrir l’ensemble du corridor.
Une hétérogénéité qui paralysie les flux
La consultation de juin a révélé une forte hétérogénéité des horaires opérationnels. Si la police et la douane-brigade fonctionnent 24h/24, d’autres services comme les agences de contrôle sont limités à 8h-18h, tandis que Bénin Control opère jusqu’à 23h. Les transporteurs et commissionnaires agréés, quant à eux, suivent des horaires variables, souvent dictés par des contraintes logistiques ou sécuritaires. Ces disparités génèrent des files d’attente prolongées, augmentant les risques de corruption et de pertes économiques.
Selon Dr Hortense Me, interviewée sur place, "un des problèmes qui avait été signalé était l’absence de synchronisation des horaires au niveau des postes frontaliers et l’absence aussi de l’opportunité d’expédier 24h sur 24." Ces constats s’alignent sur des défis plus larges de la CEDEAO, où les frontières non harmonisées contribuent à des temps d’attente moyens de 12 à 24 heures, impactant souvent les femmes commerçantes transfrontalières, comme souligné lors de la Caravan 2025 de la CEDEAO à Lagos.
Des mesures concrètes pour une mise en œuvre progressive
La restitution a abouti à une feuille de route multipartite, incluant des actions à court, moyen et long terme. Parmi les priorités : un plaidoyer institutionnel auprès des ministères pour aligner les politiques ; la digitalisation des paiements pour accélérer les transactions ; l’amélioration des conditions de travail nocturnes via des formations et équipements ; la réorganisation des parkings et files d’attente ; et la relance du Comité de gestion du Poste juxtaposé (PCJ).
Joseph Ahissou, Directeur des Transports Terrestres et Aériens du Bénin, a insisté sur l’évaluation des prérequis techniques, humains et organisationnels, en vue d’une concertation binationale avec le Nigeria. L’OCAL, en tant qu’agence d’exécution, mènera des activités de plaidoyer collégial impliquant agences, chargeurs, transporteurs et transitaires.
Des enjeux économiques et sociaux majeurs
Un fonctionnement 24/7 à Sèmè-Kraké pourrait réduire les délais de transit de 50 %, boostant le commerce intra-régional, qui ne représente que 12 % des échanges ouest-africains contre 60 % en Europe. Pour les transporteurs, cela signifie moins de pertes dues aux immobilisations et une meilleure compétitivité face aux importations extra-continentales. Les populations locales bénéficieraient d’un accès accru aux biens essentiels, tandis que les États verraient leurs recettes douanières augmenter de 15 à 20 % via une fluidité accrue.
Dr Hortense Me a appelé à une collaboration étroite : "Ensemble, on puisse travailler de façon collégiale pour mettre effectivement en place les actions qui seront définies dans cette feuille de route. [...] Cela n’est pas impossible et c’est de Sèmè-Kraké qui va montrer que c’est possible.
" Joseph Ahissou a quant à lui salué l’engagement des participants, notant que "la synchronisation des horaires de fonctionnement à nos postes frontaliers est cruciale pour assurer des opérations efficaces et sécurisées, réduire les temps d’attente, optimiser le flux des voyageurs et des marchandises."
Ces déclarations soulignent une volonté politique, mais rappellent que le succès dépend d’une mise en œuvre rigoureuse, sans complaisance face aux résistances bureaucratiques.
Par Yêdafou KOUCHÉMIN
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